Ange Aptère

Je me suis réveillée, j’étais ligotée sur le siège passager d’un gars qui m’avait prise en stop. Je me suis rappelé ces dernières paroles : « Salut, tiens, regarde-toi ! »

En me mettant un truc gluant dans la main. En comprenant de quoi il s’agissait j’ai compris comment il me dirait au revoir. Alors j’ai lâché la sphère visqueuse. L’œil m’a regardé avant de tomber et j’ai tiré sur le frein à main. Il était en train de tourner, la voiture a volé sur le toit. Nous avons fait un tonneau, puis deux, puis…

Je me suis réveillée, j’étais toujours ligotée sur le siège passager, mais ma portière faisait un angle incongru avec le nouvel axe du toit. J’ai scié mes liens et je suis sortie à quatre pattes de l’habitacle. J’ai cherché la boule nacrée. Loin dans l’herbe, elle m’observait de travers. Je l’ai prise et je me suis trainée jusqu’à la route. Je n’étais qu’une poupée sans papier. Une dizaine de voitures sont passées sans même ralentir et j’ai continué de marcher. La nuit commençait à tomber et j’ai scruté l’horizon en vain pour voir le soleil se coucher. Encore des voitures, elles entreront dans les statistiques. Je déteste les statistiques, la science la plus froide qui existe, un peu comme cette nuit. Surprise, un camping-car vient de s’arrêter. Deux hommes en descendent, ils sentent l’alcool. Au revoir innocence.

Ils sont partis, ils en ont fini. J’attends d’entendre le moteur. Je serre toujours dans ma main l’œil tout sec. Je retire de ma tête le torchon qu’ils ont jeté sur moi, Je sens l’herbe froide qui veut me happer et je me traine jusqu’à la nationale. Je n’étais qu’un paquet cadeau à déballer. Je frotte mes jambes engourdies tout en scrutant désespérément le ciel, il n’y a aucune étoile. Je me remets en marche, une main en berceau pour mon œil encore bleu, une autre sur ma poitrine pour faire croire que mon chemisier me couvre encore. Des voitures passent sans ralentir, simples statistiques. Le matin arrive et j’avance quand derrière moi je l’entends accélérer.

Je me suis réveillée, j’étais allongée dans le fossé. Je me rappelle ce qu’il a crié de sa fenêtre : « Dégage, salope ! »

Je m’accroche à mon œil, c’est une chaussure qu’il me manque. Ma jambe ne semble plus être reliée à ma hanche qui fait un angle étrange. Je n’étais qu’une esclave sans attache. Je me hisse avec les coudes jusque sur le macadam. Un bout de bois et là qui semble avoir été taillé pour moi. Tant bien que mal il m’aide à me relever et je regarde le ciel. Il fera gris encore aujourd’hui. J’imagine que le soleil arrive, qu’il se lève. Un cercle parfait d’un doux rouge orangé, mais rien. Cela sent la gomme brulée. Je me mets en mouvement en claudiquant, j’ai l’impression d’être toute froissée. Encore des voitures, rien à espérer. Si je m’y connaissais en statistiques ! Je suis arrivée à un croisement. Je lâche ma cane improvisée, je lève les bras et me laisse chuter.

Je me suis réveillée dans le couloir sombre : « Ne poussez pas, j’étais là en premier ».

En fait non, il y a un enfant devant moi, je ne l’avais pas vu. Il tourne sa petite tête aux cheveux sont très courts, c’est une fille. Je lui souris maladroitement, je suis en appuie sur le mur pour ne pas tomber. Elle s’avance et pose sa main sur le scanner. J’ai aperçu les marques de brulure sur son avant-bras. L’écran s’allume. J’ai la vue trouble tout à coup mais j’arrive à déchiffrer : « Témoin numéro : 1118 : mission accompli. »

La fin du message, je l’ai deviné parce que le sas s’est ouvert. L’enfant s’en va sans se retourner et c’est à moi. Je pose mon œil sur la plaque et j’applique ma main moite. Je sais ce qui va s’afficher. Le sas s’ouvre. Je suis entrée. La lumière m’enveloppe. Le film est repassé en arrière et en accéléré. Je remarque surtout que j’ai noté presque toutes les plaques d’immatriculations, y a du progrès ! J’entends : « 100% de non intervention, 89% de violence. Armageddon retardé. »

Fichu statistiques Il y a un grand flash et je retrouve une nouvelle peau. Je suis nettoyée comme de l’intérieur, mon œil a retrouvé sa place.

Je me suis réveillée dans un couloir éclairée, étrangement l’enfant est encore devant moi. Elle a de jolis cheveux longs et me sourit en biais : « 10 mois d’internat. École de Maintenon. »

J’ai envie de lui mettre la main sur l’épaule, mais je me retiens. Futilement, je pense à un prénom que j’aimerai crier : « Chérina ! »

Elle a disparu. C’est mon tour, je me rappelle ce qui s’est affiché en lettres de feu alors que je me sens chuter : « 66 kilomètres. Route départementale 6. »

Je me suis réveillée…

Sandre TOARIIN Décembre 1988

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