Le décorateur

La porte était fermée.

Décorateur était suffisamment étroit pour passer par la chatière, mais il ne savait pas ouvrir les portes. Il pouvait débloquer sa partie supérieure, voler dans les airs, puis se poser pour poncer, poser des bandes adhésives, ou encore souffler de la peinture ou tout autre liquide mis en réserve. Il pouvait avec son bras pince attraper et poser des objets, et faire tout plein d’autres choses utiles en décoration. Certainement que s’il avait fait appel au bidouilleur, ce dernier aurait pu lui ajouter la fonction : tourner une poignée, mais il n’émit aucune demande.

Il choisit de faire demi-tour.

Parmi toutes les options possibles, il y en avait une seule qu’il voulait mener à bien : trouver une porte ouverte. Il trainait derrière lui le chariot des décorations numéro 24 en provenance du garage aux matériels, et il était urgent de l’installer.

L’inventeur venait ouvrir la porte du jardin régulièrement. Il prenait son thé assis sur son banc sous son arbre, ou tout simplement il aérait sa maison et gardait par cette ouverture le contact avec la nature. Il n’avait jamais pensé à automatiser cela. C’était une des choses simples qui lui plaisait encore de faire. En revanche, comme les activités complexes ou rébarbatives l’ennuyaient il leur trouvait une solution en construisant des machines.

Pour l’heure, son décorateur personnel programmé à accomplir sa tâche se présenta au portail. Ce dernier réagissait à l’arrivée des conteneurs par le sol, lorsque le décorateur fut assez près, il roula sur le déclencheur aussi : Portail se mit à clignoter, puis à glisser sur son rail.

Le décorateur était libre.

Il se mit en quête de l’emplacement correspondant à la mise en place du lot n° 24, plus rien ne semblait pouvoir l’arrêter…

Son excitation du début, entendez par là une charge suffisante d’énergie qui vous indique que dans l’accomplissement de votre tâche tout va bien, laissa la place au stress. L’énergie était en baisse, car aucun autre portail ne s’ouvrait devant son arrivée. Il dut sortir du quartier, éviter un chien errant, attendre l’absence d’engins prioritaires (les robots devaient éviter de se renverser les uns les autres, ce protocole dans leurs commandes lui fut salutaire face aux nombreuses voitures de la rue) et parcourir de nombreux kilomètres sans résultat.

Quand, enfin, il trouva une porte ouverte.

Une montée en puissance, prévue pour lui faciliter les tâches à venir, vint le rendre beaucoup plus heureux.

Derrière la porte, il y avait un hall, assez sombre et un peu sale. Décorateur dut faire une croix sur l’intervention de serpillère. Il laissa son chargement au pied des escaliers et entreprit de trouver un lieu plus convenable. Il y avait plusieurs paliers tous identiques à chaque étage. Comment choisir le bon endroit ?

Décorateur était expert en matière de choix. Il collectait les données, en rêvant secrètement que l’inventeur lui fasse part de nouvelles informations. Il puisait dans ses expériences anciennes puis utilisait celles qui correspondaient le mieux (le plus grand nombre de déterminants communs). C’est ainsi qu’il choisit l’étage 3, celui où des plantes d’appartement avaient trouvé à s’épanouir suffisamment éclairées, régulièrement arrosées et à bonne température au fil des saisons.

Sans doute la présence muette et attentive d’un humain, qui aurait très bien pu être l’inventeur, fut déterminante. Décorateur, il ne pouvait l’avouer, avait besoin de spectateurs. Même si l’inventeur n’avait pas développé plus avant sa reconnaissance vocale ("non", et surtout "stop" étaient des ordres essentiels avec cet engin-là), il se nourrissait tout de même des "aaah" de satisfaction à la fin de son travail.

Aussi il se mit fébrilement à l’ouvrage. Il réorganisa le tout et commença à décharger son chariot. Il était très concentré, surtout que l'individu, assis dans les escaliers, ne le quittait pas des yeux. Décorateur fut très efficace. Il installa le tout puis se retourna vers celui qui n’avait pas bougé. Il s’approcha lentement, flottant dans l’air grâce à son hélice d’hélicoptère miniaturisé. Il tendit lentement sa perche au bout duquel se tenait une étoile. À sa grande satisfaction, l’autre accepta son offre et comprit exactement ce qu’on attendait de lui.

Décorateur avait fini son travail. Il repartit satisfait comme peut l’être une machine à café qui réussirait à voir un sourire devant le jus odorant et corsé qu’elle vient de fournir.

Le lendemain, très tôt il repartit en sens inverse. Il n’y avait personne dans les rues, aucune voiture à éviter, la légère brume et le verglas n’était pas des obstacles, aussi Décorateur fut vite sur les lieux.

La porte était ouverte, il s’engouffra dans le hall sans lumière, se décrocha, vola jusqu’à l’étage et déposa son présent. Chaque année, il avait pour mission de choisir un objet de la maison, de l’emballer et de le dissimuler jusqu’à l’année suivante. Il s'éclipsa très satisfait de son choix.

Quelques jours plus tard, il revint chercher les décorations. Il accomplit son travail de rangement sous les yeux de nombreux être humains, et en fut flatté. Il remit en place les plantes et salua son public qui l’applaudit. Certains criaient :

« Bravo, père Noël ! »

Il ne savait pas ce que cela pouvait signifier, il était revigoré par l’effet provoqué. Seulement, lorsqu’il voulut faire demi-tour, la porte était fermée.

Sandre TOARiiN décembre 2013

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